Soumission de Michel Houellebecq ou le besoin vital d’une cause virile 
recension

soumission houellebecqLe 7 janvier dernier est paru le dernier livre de Michel Houellebecq, Soumission, traduction littérale du terme Islam. Récit de la vie et de l’évolution spirituelle du narrateur sur fond d’élection d’un président de la république musulman, ce livre nous renvoie une image poignante de notre évolution et de celle de notre société.

« François » ou la particule élémentaire 

Écrit à la première personne du point de vue de « François », personnage houellebecquien par excellence, le roman suit la vie de ce professeur célibataire de quarante-quatre ans qui fume, boit sans modération, couche avec ses étudiantes, va aux putes, et d’une manière générale ne semble intéressé que par son ventre et son bas-ventre. Titulaire d’un poste de professeur des universités en littérature, il est par ailleurs l’auteur d’une thèse sur l’écrivain Joris-Karl Huysmann présentée comme « l’une des meilleurs qui soient », ainsi que d’un livre et de la préface de l’édition La Pléiade sur le même auteur. Présenté par la voix du président de la Sorbonne comme membre de « l’élite intellectuelle », « François » n’est donc pas à proprement parler ce qu’on peut appeler un médiocre, et c’est ce qui fait toute l’ambiguïté du personnage.

Ce qui frappe le plus dans la vie de « François », ce n’est pas la vacuité du personnage, celui-ci ayant tout de même obtenu une certaine réussite sociale liée à une œuvre intellectuelle plus qu’honnête. Ce n’est pas son mode de vie libertaire, largement répandu aujourd’hui mis à part les putes, et présenté comme lié à un certain esthétisme tant culinaire que littéraire. Ce qui frappe dans la vie du narrateur, c’est le déracinement, déjà mis en lumière par l’auteur dans Les particules élémentaires, de l’individu apprenant sans émotion la mort de ses parents divorcés qu’il n’a pas vu depuis plusieurs années. C’est l’absence de souffle spirituel du pèlerin-touriste interrompant son séjour à Rocamadour afin de ne pas se couper trop longtemps de « ces deux interlocuteurs essentiels qui structurent la vie d’un homme : l’assurance maladie et les services fiscaux ». C’est enfin la mort biologique de l’homme, régulièrement abandonné par ses petites amies étudiantes dès lors qu’elles ont « rencontré quelqu’un », n’envisageant pas la mise en ménage « avant cinquante ou soixante ans, pour la cuisine de terroir », qui renonce à transmettre une vie au vide de sens criant.

Une anticipation politique hyperréaliste

L’un des principaux points forts du roman, mettant sur la table avec un naturel désarmant ce qui constitue sans doute le plus grand tabou de notre société, est la prospective particulièrement plausible de Houellebecq sur ce que seront les forces politiques en présence dans notre pays dans un proche avenir. Houellebecq postule une élection présidentielle de 2017 voyant la réélection de François Hollande suite à un duel avec Marine Le Pen, suivie en 2022 d’une élection opposant au second tour celle-ci au candidat d’une « Fraternité Musulmane ». Pour ce qui est de 2017, les sondages avalisent depuis plusieurs mois la présence de Marine le Pen au second tour, paramètre intégré par la classe politique, voir sciemment favorisé comme l’affirme avec raison l’auteur par François Hollande comme gage de sa réélection. Par la suite, les travaux de la démographe Michèle Tribalat selon lesquels le nombre de musulmans en France double tous les quinze ans rend inévitable à terme le développement d’un islam politique.

Avec la mise en place d’un face à face entre un Front national épaulé par les Identitaires et une « Fraternité Musulmane » épaulée par les djihadistes, tout aussi crédible est la disparition ou marginalisation des autres forces politiques, ainsi que les explications que l’auteur en donne. Après leur utilisation comme électorat de substitution aux ouvriers, l’abandon d’une gauche devenue libertaire par les musulmans s’est amorcé lors des dernières élections municipales, ceux-ci ne votant qu’à 47% pour un Parti Socialiste qu’ils avaient soutenu à 93% lors de l’élection présidentielle de 2012. De même, l’abandon par ses électeurs d’une UMP décrédibilisée par les reniements sarkozystes pour un Front National dont seules les séparent les considérations sur la maison de campagne et le portefeuille boursier ne fait pas de doute à moyen terme, tant ils en partagent massivement les valeurs.

Du vide de sens à la loi naturelle 

La grande force du livre, comme souvent chez Houellebecq, est d’articuler psychologie individuelle et destin collectif. A l’image du fameux Camp des Saints de Jean Raspail publié il y a plus de quarante ans, le message principal du livre n’est pas tant la colonisation de la France par une religion étrangère, décrite par l’auteur comme « version la plus douce possible de la charia », que le vide spirituel qui est aujourd’hui celui de notre pays. Un point capital dans le livre est la mise en lumière de la volonté commune de la mouvance identitaire et de l’islam d’un retour à la loi naturelle sur fond de droitisation de notre société, incarné par cet identitaire converti à l’islam qu’est le personnage du président de la Sorbonne. Sur un plan politique, l’islam pourrait être qualifié de « droite radicale étrangère ». Comme l’analyse très bien l’ex-président du FNJ Julien Rochedy, nous n’aurions effectivement rien à y redire si ce n’était son caractère étranger à notre Histoire et à notre Tradition. « Mais le parti musulman est réactionnaire par retard historique, ce qu’on lui pardonne, tandis que le FN est réactionnaire par retour en arrière volontaire, ce qui est le pire », rappelle Chantal Delsol. Comme l’analyse la philosophe, le vide spirituel qui appelle à un retour à la Tradition se double aujourd’hui d’une fatigue d’Être, qui amène à se soumettre à la Tradition de l’Autre par fainéantise d’assumer la notre.

Instructif également est le rôle politique, ou plutôt le non-rôle, que Houellebecq fait jouer aux catholiques dans son roman, « trop solidaires et tiers-mondistes » pour s’opposer à la montée en puissance du parti musulman en votant pour un Front national régulièrement dénigré par Christine Boutin. Plus encore, le narrateur nous affirme que « le candidat musulman jouit d’une excellente cote auprès des catholiques, que sa bêtise rassure », lesquels « non seulement n’ont rien à craindre, mais ont financièrement beaucoup à espérer ». A entendre un François Billot de Lochner déclarer que « l’un des problèmes les plus graves du XXIe siècle est la pornographie », on voit effectivement mal ce qui s’opposerait au ralliement d’un certain courant démocrate-chrétien auquel les poncifs moraux tiennent lieu de pensée politique. Pour paraphraser de Gaulle, il est aisé de prédire comment se répartiraient dans ce type d’attelage les rôles du cheval et du jockey, pour ne pas dire de l’étalon et de la jument.

Conclusion : le besoin vital d’une cause virile 

Comme le rappelle Houellebecq par le truchement de l’un des personnages de son livre, « l’islam accepte le monde tel qu’il est », c’est à dire en assumant le rapport de force qui constitue la première loi de la nature, ainsi que le principe d’inégalité dont l’auteur rappelle qu’il s’agit de l’objectif assumé de la polygamie. En cela, comme le montre le philosophe Fabrice Hadjadj, la grande force du livre est de montrer que cette vision du monde est déjà celle de notre société techno-libérale, et que l’islam, loin de constituer une rupture avec notre univers actuel, en est au contraire l’aboutissement logique en cela qu’il le légitime par l’onction du sacré. La seconde leçon du livre est que si le retour aux valeurs morales est nécessaire, il ne peut avoir lieu que si il est justifié en tant qu’appoint à un projet politique alternatif visant à défendre, faire fructifier et transmettre notre identité. En l’absence d’une cause dont dont puissions être fier, nous n’avons aucune raison d’abandonner notre confort licencieux.