Entretien avec le député syrien Pierre Merjaneh : « Il y a un plan derrière l’installation au pouvoir de l’Etat islamique »

La Nouvelle Gazette a interrogé le député syrien indépendant Pierre Merjaneh, député de la ville d’Alep (bureau des Affaires arabes et étrangères et de l’Environnement et de l’Habitat) depuis mai 2012. Indépendant, ce parlementaire connaît une réputation honorable tant dans les partis de l’opposition que dans le parti Baas à la tête du gouvernement syrien.

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La Nouvelle Gazette. Pouvez-vous nous parler de la situation à Alep, ville dont vous êtes le député et qui vient de connaître des désastres considérables ?
Pierre Merjaneh. Les mois d’été ont été difficiles à Alep : les coupures d’eau y ont été récurrentes et les puits creusés ne constituaient pas une ressource suffisante. Du 2 juin au 27 juillet, des négociations ont été menées pour la réalimentation de la ville ; elles ont été longues, notamment parce que les points d’eau sous contrôle de trois groupes islamistes pouvaient être dynamités à tout moment. Les pourparlers entre rebelles et personnels humanitaires portaient surtout sur la réouverture de voies de passage pour les denrées alimentaires et les ressources médicales ; c’est finalement l’armée qui a dû intervenir pour ouvrir ses routes d’Homs jusqu’à Damas. Il est très important de noter que l’électricité et l’eau sont distribuées par les institutions gouvernementales dans toute la Syrie, y compris dans les zones où la présence des « rebelles » est forte. Cette aide est gratuite, l’Etat n’opérant de prélèvements financiers que sur les espaces qu’elle contrôle ; les zones rebelles sont donc tributaires de cette distribution. Alep a également été le siège de nombreuses manifestations ; la ville, encerclée par des habitats illégaux avant la guerre, a été le réceptacle d’armes des opposants au régime dès juillet 2012. A la fin de cette année, il devenait dangereux pour les nationalistes de s’aventurer à Alep (risques de kidnapping). Lors d’une manifestation organisée à Alep, des francs-tireurs du côté de la « rébellion » se sont hissés sur les toits ; la police est intervenue, faisant barrage aux tireurs isolés. Les manifestants se sont vite dispersés et les opposants ont alors ouvert le feu sur dix-sept policiers ; personne dans les médias occidentaux n’a relaté cette version de l’événement, qu’il s’agisse d’Al-Jazeera, Al Arabiya ou de France 24. 

mars 2014, Alep
mars 2014, Alep

 

La Nouvelle Gazette. A propos du traitement de l’information des événements syriens en Occident, que pensez-vous de l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme, organisme d’informations géré par le musulman Rami Abdel Rahman, sur lequel s’appuient beaucoup les journaux officiels occidentaux ?

Rami Abdel Rahman
Rami Abdel Rahman

Pierre Merjaneh. L’Observation Syrien des Droits de l’Homme, établi en Angleterre, n’existait pas avant les conflits armés en Syrie. Cet organisme reste un grand point d’interrogation dans le réseau médiatique ; sa neutralité semble contestable et les milieux auxquels M. Rami Abdel Rahman est affilié contribuent à renforcer ce constat. 

La Nouvelle Gazette. Selon vos propres mots (conférence du 25 octobre), « l’Occident tente de créer un nouveau Daesh qu’il appelle ‘’rébellion syrienne’’, engendrant au sein de l’Etat islamique une nouvelle forme d’islamisme ». Comment ces groupes ont pu établir une si forte hégémonie sur le territoire oriental – notamment en Iraq et en Syrie ?  

Pierre Merjaneh. Il y a vraisemblablement un plan derrière l’installation au pouvoir des « rebelles » ; les événements ont contribué à entériner les intérêts de chacun. Au même titre qu’il existait vraisemblablement un plan visant au renversement des gouvernements de la Libye, de l’Egypte et du Soudan, il est vraisemblable que des enjeux géopolitiques étrangers aux intérêts nationaux aient interféré dans la situation syrienne. A noter qu’il ne s’opère aucune différences effectives entre les dénommés rebelles syriens et les djihadistes ; la corruption a entraîné des conflits d’intérêts, établissant à la tête de différents groupes de pouvoir des personnalités tentant de conserver leur pouvoir. La « rébellion modérée », telle que la dénomment les institutions internationales, est un leurre  et n’existe tout simplement pas. 

Quoiqu’il en soit, la Syrie est un pays d’institutions robustes et on a sous-estimé la puissance de l’Etat ainsi que l’important soutien populaire dont il bénéficie. L’objectif des sphères de pouvoir souhaitant mettre un terme à l’Etat souverain syrien n’est pas la réforme du pays mais bien son démantèlement. Les dernières élections présidentielles ont prouvé à quel point les syriens étaient attachés à la politique de leur pays ; ils se sont mobilisés massivement pour voter – quelque soit le parti pour lequel ils ont voté. 

La Nouvelle Gazette. Du 28 au 30 novembre, le Pape François se rendra en Turquie (Ankara et Istanbul), aux frontière de la Syrie, afin de témoigner du soutien du Vatican par rapport au Chrétiens d’Orient. Le Cardinal Parolin appelle quant à lui à l’intervention de la communauté internationale dans le conflit. Que pensez-vous de ces initiatives du Vatican ? 

Pierre Merjaneh. La coalition internationale peut intervenir en fermant les voies d’alimentation des armements vers la Syrie, notamment depuis la Turquie. Il faut laisser l’armée syrienne intervenir sur son propre territoire, comme tout état souverain est habilité à le faire. En ce qui concerne la visite du Pape, je ne crois pas qu’il puisse convaincre le gouvernement turc ; ce pays milite en faveur de ses intérêts séculaires – l’établissement du Califat – et ancestraux -réhabilitation d’institutions ottomanes historiques. Les Etats-Unis jouent un rôle économique essentiel dans l’exacerbation du conflit, tributaires d’intérêts gaziers et pétroliers en Syrie. La France tente d’influer de façon positive sur la politique des Etats-Unis mais subit également des pressions importantes, tout comme la Turquie, dont le gouvernement est dépendant des velléités américaines. Israël, qui entretient des relations « amicales » avec le front Al Nosra qu’il protège à ses frontières, participe également à alimenter le conflit.  

La Nouvelle Gazette. Comment voyez-vous la fin du conflit ? 

Pierre Merjaneh. Il faut d’abord remédier à la situation sur le terrain en termes humanitaires et s’attacher ensuite au rétablissement politique du pays. En ce qui concerne les sanctions économiques, il est important de comprendre qu’elles ont des conséquences directes sur le peuple syrien, au contraire, la cessation des rapports diplomatiques. Certes la Syrie doit mener des réformes importantes au plan politique, ce que la nouvelle Constitution pourrait permettre ; cependant, aucune modification ne pourra être opérée tant que l’état de guerre subsiste. Il faut que les pays orientaux voisins prennent également la mesure des aspirations finales de Daesh  (le Califat) et défendent leurs intérêts nationaux respectifs. Le retour de l’expression nationale de chacune de ces entités est essentielle si l’on souhaite la fin du conflit. 

Ndlr. Pour suivre l’actualité concernant les Chrétiens de Syrie, découvrez la page Facebook de l’association Chrétiens de Syrie pour la Paix.

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