Le député socialiste Alexis Bachelay et le processus démocratique des OPEX en France 

capture d'écran France 24

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Jeudi dernier, lors d’un débat sur France 24 qui avait pour thème la guerre en Syrie et la Russie au centre du jeu, le député socialiste et porte-parole de la Gauche Forte Alexis Bachelay est revenu sur le processus démocratique d’une OPEX en France, une passe d’armes intéressante avec Philippe Migault, directeur de recherche à L’IRIS (ndlr : Institut de Relations Internationales et Stratégiques) et spécialiste de la Russie.

La journaliste Vanessa Burggraff pose la question au député Alexis Bachelay : « on peut dire qu’il est dans la légalité Vladimir Poutine ? Est-ce que c’est légal ? » Le député répond en essayant de louvoyer, un peu gêné : « prétendre que, parce qu’on serait appelé par le régime, l’intervention devient pour autant légitime…que je sache il n’y a pas de mandat de l’ONU pour Vladimir Poutine. Ce qui en plus est un facteur aggravant le concernant, c’est qu’il n’envoie pas seulement des avions, il envoie des troupes au sol. Il y a une base militaire », ajoutant plus loin en réponse à Philippe Migault : « vous avez raison sur le fait que la Russie est beaucoup plus pragmatique et qu’elle a les coudées franches mais pourquoi est-ce qu’elle a les coudées franches ? Vous l’avez dit mais sans être vraiment précis. Soyons précis. Pourquoi Vladimir Poutine a-t-il beaucoup plus de marges de manœuvre que nous aujourd’hui ? » C’est là que le débat prend une tournure surprenante où Alexis Bachelay se laisse emporter par une russophobie, parfois irrationnelle et qui imprègne nos milieux politiques.

« La raison c’est que Vladimir Poutine n’a pas de compte à rendre son opinion publique ni à son peuple. Il n’est pas dans une démocratie. Il peut engager l’armée sans vote de son parlement, sans consulter aucune des forces politiques de son pays puisqu’il est maître du pays donc nous sommes fragiles parce que nous sommes plus faibles, parce que nous sommes des démocraties. Nous-mêmes quand nous allons envoyer des avions en Syrie, nous avons un vote au Parlement. Il y a des sondages qui sont faits, des Français qui peuvent s’exprimer sur des radios, des télés pour dire : non, nous ne sommes pas d’accord. Il y a des Français qui pourraient manifester pour protester contre l’intervention de la France (…) Ce ne sera jamais le cas en Russie. A la moindre manifestation en Russie, vous vous trouvez en prison. » La Russie, décrite comme une dictature qui serait presque l’égal du régime syrien, enverrait ses soldats se faire tuer, sans avoir aucun aval. On retrouve toute la caricature habituelle du régime russe, sans aucune nuance.

Un peu interloquée, Vanessa Burggraff, rebondi pour l’interroger : « pardonnez-moi Alexis Bachelay, est-ce qu’on fait de la politique étrangère et des guerres en fonction des opinions publiques ? » Réponse : « non mais ça peut compter… » Philippe Migault, qui jusqu’ici faisait un peu la moue, réagit : « Je ne suis pas là pour discuter de la nature du régime russe qui, chacun le sait, a ses imperfections, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais concrètement il faut aussi, si on s’amuse au petit jeu des comparaisons, en revenir à ce qu’est la démocratie française lorsqu’il s’agit d’intervenir à l’étranger avec nos troupes. Je rappelle que nous sommes en guerre quasiment en permanence. Nous sommes en guerre au Mali, nous sommes en guerre en Syrie (…) Comment ça fonctionne une OPEX ? Le président de la République prend une décision. On commence les opérations puis il y a un délai de trois jours avant que le Parlement soit informé. Il y a un vote au bout de plusieurs mois mais comme on considère que de toute façon, ça c’est une loi implicite du débat politique français, ce serait rompre le consensus national que de voter contre une opération ; tout le monde, le petit doigt sur la couture du pantalon y compris les frondeurs du PS, vote systématiquement pour. »

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Alors la journaliste reprend l’exemple de la Libye, dont l’intervention est remise en cause aujourd’hui à droite et à gauche, concluant : « Finalement l’opinion publique, on n’en tient pas grandement compte. » Le député Alexis Bachelay revient alors un peu sur sa première analyse, sans reconnaître qu’il s’est véritablement trompé sur ce point-là : « ça fait partie des imperfections de notre démocratie. Je n’ai pas dit que nous étions dans un système pur et ce que vous dites est juste et ça veut dire aussi que ça peut conduire la représentation nationale à valider des opérations qui sont porteuses de catastrophe ultérieure comme ce fut le cas en Libye. » Ce qui fait dire à Vanessa Burggraff que Poutine s’en sert comme argument en Syrie : « il se moque entre guillemets de ces coalitions en Irak, en Afghanistan qui ont amené à chaque fois au chaos, à des guerres qui ont duré des années parce qu’on a détruit des structures étatiques. Et aujourd’hui il défend le régime syrien en disant : il faut garder la structure étatique. En tout cas, c’est son discours. »

Sous prétexte de critiquer le régime russe, ce qui est un peu le réflexe habituel des Occidentaux, Alexis Bachelay s’est trompé de cible dans ce débat de fond. Il est certain qu’aujourd’hui personne ne peut dire si la Russie fera mieux que les USA et les Européens dans sa lutte contre le terrorisme en Irak et en Syrie. En revanche sur le processus d’envoi de troupes dans un pays étranger, il a tort. Lors d’une interview sur notre site, Christophe Lafaye, spécialiste de l’histoire militaire contemporaine et notamment de l’Afghanistan, nous rappelait que les débats sur les questions de Défense n’étaient pas assez présents dans la société et la politique françaises jusqu’en 2008 et qu’encore aujourd’hui, c’est loin d’être le cas : « Jusqu’en 2008, les principales orientations de défense étaient prises en conseil restreint sans aucun débat à l’Assemblée. Personne ne savait ce qui s’y disait. Le 22 septembre 2008, on a le premier débat sur l’Afghanistan. Désormais, le gouvernement doit informer l’Assemblée Nationale de toute opération à l’extérieur au plus tard trois jours après son lancement, tout en précisant les objectifs, et il peut y avoir un débat. Après quatre mois d’opération, l’Assemblée vote ou non sa prolongation. Mais il y a un vrai problème politique de débat autour de la Défense et de l’intégration des citoyens à ces questions. » Il est donc un peu difficile de donner des leçons à la Russie sur ce point. Peut-être même que sans l’embuscade d’Uzbin du 18 août 2008, on n’aurait rien changé !

À la décharge d’Alexis Bachelay, au vu de ses fonctions à l’Assemblée Nationale, le député n’est pas un spécialiste des questions internationales et de Défense. D’autre part, il n’est député que depuis 2012 et sa carrière politique ne fait que commencer. Il n’a donc pas une grande expérience politique et ne connait pas la situation avant 2008. On peut d’ailleurs se demander s’il était opportun de l’inviter pour ce débat. En revanche, il est très révélateur de la crispation des politiques français sur l’intervention russe en Syrie alors que la diplomatie française a été régulièrement en retard et s’est souvent trompée sur ce dossier !