L’armée française en Afghanistan ou la formation d’une armée moderne et aguerrie 
conférence

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photo 19ème RG

Christophe Lafaye, historien et chercheur à l’Université d’Aix-Marseille mais aussi lieutenant de réserve au 19ème Régiment du Génie de Besançon, est l’auteur d’une thèse intitulée : « le génie en Afghanistan » dont la soutenance a eu lieu le 29 janvier 2014. Sa thèse a d’ailleurs obtenu le « Prix d’histoire militaire 2014 ». Il donnait hier une conférence à l’université ouverte de Besançon sur le thème : « l’armée française en Afghanistan ».

Christophe Lafaye a divisé sa conférence en deux parties revenant d’abord sur les étapes de l’intervention occidentale avant de se consacrer plus particulièrement à l’armée française. Les deux événements fondateurs de l’intervention occidentales sont l’assassinat le 9 septembre 2001 du colonel Massoud et les attentats du 11 septembre. L’Afghanistan refusant de livrer Ben Laden aux américains, ces derniers envahissent le pays sur base de l’article 5 de l’OTAN : droit de légitime défense. La première phase de guerre éclair est un succès. Kaboul tombe le 13 novembre 2001. Mais ce n’est qu’une illusion de victoire. Les principaux chefs talibans ont réussi à s’échapper et se sont réfugiés en Pakistan. Il y a également un problème de légitimité du gouvernement intérimaire avec Hamid Karzaï qui signe un accord avec les principaux chefs, responsables de la guerre civile, et les réintroduit dans la vie politique. À partir de 2003, occupés par la guerre en Irak, les Américains retirent une partie de leurs forces. L’historien revient ensuite de façon détaillée sur les différentes opérations militaires que nous ne développerons pas ici. En 2007 alors que la guerre s’intensifie, le général McNeill, commandant la FIAS (Force internationale d’assistance à la sécurité), demande une étude et une analyse sur les talibans. Une stratégie de contre-insurrection est mise en place par les alliés : créer un environnement politique stables, saper l’idéologie des talibans et contrôler la population. Mais pour Christophe Lafaye, le problème est insoluble car on ne peut pas verrouiller la frontière avec le Pakistan, qui sert de base arrière aux talibans et qu’il est impossible de couper tous les soutiens de la campagne. De plus, il y a une forte méconnaissance de la politique afghane et la majorité des officiers ont besoin de traducteurs pour aller au contact de la population et leur parler. Il estime également que les effectifs étaient trop faibles. Pour lui, l’apport technologique ne remplace pas les troupes au sol dans une guerre de contre-insurrection où l’adversaire maîtrise le pays. Le retrait, amorcé par le sommet de Lisbonne en 2010, semblait inévitable.

Il est revenu ensuite sur les étapes de l’intervention française de 2001 à 2012, date choisie parce que c’est l’année où est dissoute la Task Force Lafayette qui marque le début du retrait. Dès décembre 2001, l’armée française a des troupes présentes au sol avec le 21ème RIMa. La situation est excellente au départ. En 2002, c’est l’opération Épidote avec la formation des premiers bataillons de l’armée afghane. Jusqu’ici, il n’y a pas de réelle rupture entre les missions en Ex-Yougoslavie et celle de stabilisation et de maintien de l’ordre en Afghanistan. À l’été 2003, avec la vague d’attentats, on passe au blindage des véhicules. En 2004, les forces spéciales françaises travaillent avec celles des américains. Il y a un premier retour d’expérience. Le Génie s’adapte : fouille de caches, contrôle et destruction de dépôts de minutions. En août 2004, pour la première fois un général français commande la FIAS. Il s’agit du général Jean-Louis Py. En 2005, le nombre d’attentats par IED explose : 830. 2006/07 est une année charnière. Ce sont les premières protections en caoutchouc et on teste les premiers VAB avec brouilleur pour lutter contre les IED. En 2006, l’armée française déploie des effectifs dans la vallée de Surobi, un district où les talibans sont bien implantés. On passe d’une opération de maintien de l’ordre à une guerre ouverte mais l’armée française n’est pas prête. L’historien en veut pour preuve qu’en octobre 2006 après une grande offensive des talibans dans une région tenue par les troupes canadiennes, qui essuient de lourdes pertes, le Canada demande le soutien français mais Jacques Chirac refuse car l’armée française n’a pas les moyens suffisants.

En 2007, on amorce un virage avec l’élection de Nicolas Sarkozy, qui a fait campagne contre la guerre en Afghanistan. Élu, il change d’avis notamment à cause des conseils du général Georgelin mais aussi pour des raisons diplomatiques. Il voit dans l’OTAN, un embryon de la défense européenne. C’est à cette même époque que la France réintègre le commandement de l’OTAN. Le président français décide d’impliquer la France dans le conflit afghan. En août 2007, des bataillons supplémentaires sont envoyés pour éviter la surchauffe des effectifs déjà présents. Les véhicules faiblement blindés sont retirés des zones de combat. En janvier 2008, le CEMA (chef d’état-major des Armées) décide de doter le Génie de capacité nouvelle. Après le sommet de Bucarest en avril de la même année, un groupement tactique est déployé en Kapisa. Mais les procédures pour changer et adapter les équipements sont lentes. Les militaires recourent à des achats personnels pour s’équiper (1000 à 1500 euros/personnel). En juin, on lève les restrictions d’emploi ce qui permet des frappes aériennes. L’embuscade d’Uzbin en août 2008 est un électro-choc. On accélère les changements opérationnels. Les mises en condition pour un déploiement sont désormais de 6 mois. On envoie des hélicoptères Tigre, des mortiers, des drones, des VAB et des camions blindés. Le pactage du militaire connait une véritable révolution : nouveaux gilets pare-balles, treillis Félin, gants de combat. En janvier 2009, parait le 1er manuel de doctrine de contre-rébellion. On revient aux fondamentaux du combat. De 2009 à 2012, les forces françaises se redéploient en Surobi et en Kapisa avec la formation de la Task Force Lafayette.

A partir de 2010, il y a une incompréhension entre les discours, qui prônent un rapprochement avec les populations, et la réalité du terrain, où les militaires se font tirer dessus par des afghans avec qui ils viennent de sympathiser. Il y a la prise de parole du général Desportes, qui sera réprimandé mais sans aucune sanction, un signe pour l’historien que la hiérarchie militaire avait bien conscience du problème. Après le sommet de Lisbonne de novembre 2010, on a une rupture stratégique. Il ne s’agit plus de gagner la population mais de fixer et de tuer les talibans. On a une stratégie de nomadisation avec des opérations de plus de 10 jours où l’armée française s’installe dans un village puis sécurise avant de fouiller la zone. La stratégie est payante et les talibans sont surpris. Ils sortent alors la carte des deux journalistes qu’ils détiennent en otages : Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière et négocient une trêve. Les opérations ne reprennent que le 26 janvier 2011. Le 29 juin 2011, les deux journalistes sont libérés mais leur libération nécessitera des opérations militaires pour fixer les talibans pendant les négociations. A l’été 2011, la pression talibane sera plus forte et la France envoie des renforts. Ce sera l’époque la plus violente avec des pertes en augmentation. Il y a ensuite une rupture politico-militaire et à partir de septembre 2011, les troupes françaises sont maintenues dans leurs bases opérationnelles. Les transferts s’accélèrent très rapidement. De 2012 à 2013, c’est le désengagement où les armes du Génie et du Train auront un rôle très important.

À la fin de sa première partie qui pourrait tenir lieu de conclusion, Christophe Lafaye a voulu ouvrir une piste de réflexion en évoquant la notion de guerre contre le terrorisme et de ses dangers. Peut-on mener une guerre contre une méthode de combat ? De son point de vue : non car il faut un adversaire désigné. Les Occidentaux se trouvent dans une impasse sémantique, évoquant par ailleurs des méthodes peu orthodoxes pour des démocraties comme l’usage de la torture et la détention arbitraire. Le débat mériterait d’être posé car la non-résolution de ce problème donnerait du grain à moudre aux talibans, qui sont beaucoup plus en intelligents en stratégie qu’il n’y parait comme ils ont pu le démontrer notamment avec l’embuscade d’Uzbin où ils sont certes perdants sur le terrain mais gagnants sur le plan psychologique.

Du côté français, la guerre en Afghanistan a permis de former une armée française moderne et aguerrie qui a acquis de nombreux savoir-faire, qui ont fait leur preuve lors de l’opération Serval. Christophe Lafaye a voulu terminer en ayant un mot pour les 89 morts et les blessés physiques et psychologiques de ce conflit qu’il ne faut pas oublier. Cette conférence passionnante et intéressante a été suivie par un auditoire attentif.