Didier Reynders, n°1 de la diplomatie belge, s’exprime : « les Européens sont trop donneurs de leçon » 

photo http://www.didierreynders.be/

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Le n°1 de la diplomatie belge, le ministre des Affaires Étrangères MR Didier Reynders, a lors d’une conférence, lundi dernier, fait un peu le tour et la synthèse des grands sujets internationaux qui font l’actualité : l’Ukraine, la Russie, l’État Islamique ou encore le Yémen, donnant quelque peu la position de la diplomatie belge. Cette conférence a été accompagnée d’une interview donnée à La Libre Belgique, qui reprend dans les grandes lignes ce que le ministre a dit lors de cette conférence.

« Les Européens sont trop donneurs de leçon », c’est ce qu’a titré le quotidien belge pour résumer le ton de l’interview. Dans cette conférence, Didier Reynders estime d’abord que l’UE a mal appréhendé le mouvement pro-européen du Maïdan car cela n’a pas été perçu de la même façon partout : « Il nous faut réaliser que l’Union Européenne n’est pas toute l’Europe, contrairement à ce que nous avons parfois tendance à penser. L’Ukraine est ainsi devenue en quelque sorte une ligne de rupture. Vu de Moscou, dans une logique de sphères d’influence héritée du passé, c’est la limite territoriale à ne pas franchir. On doit ne pas être d’accord avec cette lecture, mais il faut en comprendre la logique. » Le ministre rajoute d’ailleurs que les Européens ont trop souvent laissé de côté la Russie : « Après la désintégration de cette dernière (l’Union Soviétique), on a peut-être eu un peu trop tendance à négliger la Russie en tant qu’acteur international, à la considérer hors-jeu, alors que ses anciens satellites rejoignaient progressivement l’UE et l’OTAN. On a sans doute eu le tort de présenter parfois ce mouvement comme étant d’une part sans limite, d’autre part comme étant la seule voie possible. Comme si les pays d’Europe orientale (Ukraine, mais aussi Géorgie, Moldavie, Bélarus,…) devraient obligatoirement choisir entre l’Union Européenne ou la Russie. Pour Moscou, la réponse semble claire. Il ne faut pas pénétrer dans son jardin. »

Le ton de l’analyse a quelque peu changé par rapport on ce qu’on pouvait entendre au plus fort de la crise ukrainienne, côté européen. La Belgique a voté les sanctions mais la diplomatie belge a rencontré plusieurs fois ses homologues russes, de façon relativement active. Didier Reynders a toujours estimé que la Belgique et la Russie devaient poursuivre le dialogue. D’ailleurs lors de cette conférence, le ministre a confirmé l’utilité des sanctions mais a rappelé également que la Russie était un partenaire commerciale important. S’exprimant sur les accords de Minsk, Didier Reynders pense que l’Ukraine doit aussi y mettre du sien : « Mais l’Ukraine aussi doit fournir des efforts en matière de réformes, de décentralisation. Un statut spécial doit être mis en place pour la région russophone du Donbass ; des élections locales doivent pouvoir avoir lieu dans un climat apaisé. Il faut aussi combattre la corruption, renforcer la justice. » Le ministre tente de trouver une position médiane.

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L’autre partie intéressante de cette conférence, est son évocation du Printemps Arabe et du rôle des Occidentaux. Suivant une tendance actuelle de plus en plus fréquente, Didier Reynders s’interroge sur les conséquences de certaines actions : « En Libye, on a fait l’amère expérience que se débarrasser d’un tyran n’est pas en soi suffisant pour apporter la stabilité ; au contraire c’est le chaos qui l’a remplacé (…) Le fameux printemps arabe, qui avait suscité l’espoir d’une vague de démocratie spontanée dans toute la région n’aura-t-il été qu’un leurre ? Pire encore, n’a-t-il pas déclenché des forces négatives, devenues incontrôlables ? Face au chaos actuel certains vont même jusqu’à exprimer une certaine nostalgie pour les régimes autoritaires qui au moins semblaient réussir à maintenir l’ordre. » Il estime que la montée en puissance de l’État Islamique trouve ses racines dans l’intervention américaine en Irak : «L’invasion américaine en Irak en 2003 a également laissé des traces profondes et désastreuses. Il est clair par exemple que Daesh plonge ses racines dans l’exclusion du pouvoir de la minorité sunnite qui résulta du renversement de Saddam Hussein. Ce clivage sunnites – chiites au sein de l’islam, décrit à cette tribune en avril 2012 par Gérard Chaliand, constitue un autre facteur du conflit, exacerbé par la montée du radicalisme et de l’intolérance. Et à ce clivage religieux se superpose une rivalité pour la suprématie régionale entre l’Iran chiite et l’Arabie Saoudite sunnite », déclarant plus loin : « En un mot, je ne pense pas que les régimes despotiques soient une solution. Mais je ne pense pas non plus que l’on puisse imposer la démocratie en un coup, en particulier de l’extérieur. La démocratie ne se décrète pas. Il faut parfois laisser du temps au temps, permettre une maturation politique progressive, en phase avec les réalités de la société locale. » Il réitère son opposition à envoyer des troupes au sol en Irak et en Syrie : « envoyer des troupes occidentales combattre sur le terrain serait tomber dans le piège que Daesh nous tend : nous serions vus alors comme des envahisseurs, des nouveaux « croisés » venus lutter contre l’islam, ce qui lui permettrait de recruter encore davantage de combattants au nom d’une prétendue guerre des civilisations que nous voulons justement éviter. »

La position s’est également assouplie sur Assad et le dossier syrien car Didier Reynders estime toujours que le président syrien n’est pas l’avenir du pays mais qu’il faudra l’inclure dans le processus de négociations : « nous savons qu’il ne peut y avoir de solution purement militaire en Syrie. Il faut donc travailler à une solution politique. Celle-ci devra impliquer constructivement tous les acteurs concernés, au niveau national et international, pour voir le jour (…) Assad a le sang de son peuple sur ses mains, il ne peut incarner l’avenir de son pays. Mais on peut discuter des modalités de transition et du moment de son départ effectif. C’est une voie étroite, difficile, mais il n’y en a pas d’autres. » On est loin de la position française, qui a toujours dû mal à accepter qu’Assad fera partie du processus de transition et la solution du conflit syrien.

Lors de cette très longue conférence, Didier Reynders évoque aussi l’islam en Belgique, le radicalisme, le terrorisme, la crise des migrants, l’UE. Au passage, on note une allusion discrète de Didier Reynders sur la nécessité de la Belgique à investir dans la Défense, une sorte de réponse à l’ambassadrice américaine en Belgique qui demandait au gouvernement belge de faire des efforts budgétaires dans le domaine de la Défense. Cette conférence est un très bon condensé des visions de la diplomatie belge sur des dossiers brûlants, une diplomatie qui tente de montrer son indépendance par rapport à certains de ses partenaires.