Après l’attaque du Thalys, quelle sécurité dans les trains demain ? Réponse avec des syndicats de police français et belge 
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ThalysUne semaine après l’attentat manqué dans le Thalys, la question de la sécurité dans les gares, et plus spécialement dans les trains, se pose. L’émotion était encore à son comble que des deux côtés de la frontière on annonçait des mesures de renforcement de surveillance pour faire face à la situation. Ainsi dans une déclaration du 22 août, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve a annoncé avoir rappelé aux préfets d’être vigilants par rapport à la surveillance des gares. De son côté, le 1er ministre belge Charles Michel annonçait l’intensification de patrouilles mixtes franco-belges dans les Thalys, le renforcement de patrouilles et de contrôles accrues dans les gares internationales ainsi que les contrôles renforcées des bagages. Alors quelle sécurité dans les trains demain ? Qu’en est-il actuellement après les différentes déclarations ? Y aura-t-il des patrouilles mixtes franco-belges ? Nous avons interrogé des syndicats de police français et belge pour faire le point sur la situation.

Loïc Lecouplier, secrétaire-national adjoint d’Alliance Police Nationale, est assez direct : « il faut se fixer sur la sécurité globale. On a déjà dû faire appel à l’armée car les forces de police sont employées au maximum de leur possibilité avec la surveillance des lieux de culte, de la presse et la protection de certaines personnalités. À chaque nouveau fait, on prend des mesures de sécurité mais avec qui ? avec quoi ? » Il évoque d’ailleurs les sites Seveso dont le dispositif de surveillance semble prendre du retard : « on est dans le temps de l’émotion puis on oublie. Ça va devenir compliqué de tout sécuriser. Il va falloir penser autrement. » C’est d’autant plus vrai que le réseau ferroviaire SNCF est très dense. Il estime qu’il faut plus travailler en amont car on ne pourra pas surveiller toutes les cibles potentielles et qu’on a atteint le maximum en terme d’effectifs engagés : « toutes les mesures peuvent être efficaces, on ne peut pas rester dans l’expectative. Le renseignement, c’est une chose mais il faut passer au judiciaire avec des faits et des éléments pour pouvoir engager une procédure. L’efficacité de la nouvelle loi sur le renseignement parait déjà limitée. » Pour l’instant les résultats de l’opération Sentinelle sont également limités, même si difficilement quantifiables, puisqu’elle n’a empêché aucun attentat et que le bilan compte surtout l’arrestation de voleurs et de pickpockets !

police 4Dans le cas des trains, Loïc Lecouplier évoque la solution de sociétés de sécurité privée pour pallier au manque d’effectifs mais il plaide plutôt pour inciter les policiers hors-service à prendre les transports en commun, une surveillance qui serait discrète et efficace, avec le port de l’arme de service : « dans le Thalys, on n’est pas passé loin d’un carnage sans la présence de ces deux militaires américains mais ce sont des militaires qui sont formés pour intervenir dans ce genre de situation. Ce n’est pas le cas de tout citoyen lambda. » Pour cela il évoque la gratuité des trains pour les policiers comme c’est déjà le cas en Belgique. Or le Pass Navigo, jusque-là gratuits pour les policiers, ne sera plus payé que de moitié par l’administration à partir de janvier 2016. Les syndicats policiers s’élèvent contre cette mesure et demandent à l’administration de revenir dessus. Le contexte actuel pourrait leur donner raison. Pour illustrer ses propos, Loïc Lecouplier explique qu’il est fréquent que des policiers hors-service interviennent dans le métro parisien : « un policier dans une rame de métro, ça peut permettre beaucoup de choses. » Mais avant tout, il demande de faciliter le travail des policiers : « on aurait besoin d’une police confortée et soutenue. Ça devient compliqué. Avant de pouvoir contrôler n’importe quel individu, il faut plusieurs conditions. Il faut libéraliser l’action des forces de l’ordre », évoquant les témoignages quotidiens de ras-le-bol de ses collègues.

Côté belge, le président national de SLFP-Police (ndlr : Syndicat Libre de la Fonction Publique), Vincent Gilles, nous a indiqué que dans l’immédiat, on a demandé à la police fédérale de dégager en urgence 50 équivalents temps plein (soit environ 75 personnes) pour assurer plus de sécurité dans les gares et quais de gare d’où partent les trains internationaux. Mais la police fédérale belge manque également de moyens et la mesure ne satisfait pas trop le syndicat : « cela signifie qu’il y a eu jeu, dans cette urgence de vases communicants…et que les policiers actuellement sur les quais de gare ont été retirés « d’ailleurs » où ils étaient pourtant utiles, voire nécessaires. » N’ayant pas la même mentalité que la France, la Belgique n’est pas favorable à un plan Vigipirate, comme l’opération Sentinelle, et l’utilisation de soldats pour surveiller certains lieux a fait débat[1]. Vincent Gilles estime que la présence policière sur le terrain n’est pas adaptée à la menace du terrorisme et que les effets sont plus que limités : « ce n’est que le hasard qui la rend efficace. Et en matière de police, s’en remettre au hasard est une faute. » Comme son collègue français, il plaide pour du travail en amont : « nous soutenons une présence policière sur le terrain MAIS surtout un travail policier de fond, de type judiciaire, en civil, et donc peu perceptible aux yeux de la population mais in casu plus efficace selon nous que la présence « pour la présence » sur le terrain. » C’est une fois de plus une question de moyens et de budget mais pas seulement : « nous savons pertinemment que ce travail de fond demande du temps, mais c’est le prix à payer pour une efficacité réelle et pour pallier l’aveuglement des législatures précédentes en la matière particulière du terrorisme dont on ne peut pas dire qu’on ne l’a pas vu venir. »

police belgeToutefois le flou reste total sur la mise en place de patrouilles mixtes dans les Thalys, des deux côtés. Loïc Lecouturier nous a indiqué n’être au courant de rien mais, s’occupant plus particulièrement de la police parisienne, l’information a pu ne pas remonter. Il n’est pas contre l’idée : « on peut le faire. Un policier belge et un policier français, pourquoi pas ? Mais cela se fera au détriment d’autres choses. » Le syndicaliste français n’est pas vraiment convaincu de l’efficacité de la mesure : « on n’arrête pas de dire plus de coopération mais cela tarde à se mettre en place efficacement. » Côté belge, on n’est pas plus capable de nous donner des informations sur la mise en place de patrouilles mixtes alors que le 1er ministre belge a été beaucoup plus affirmatif sur leur instauration que le ministre de l’Intérieur français. Toutefois Vincent Gilles assure : « cela ne saurait tarder vu l’actualité », ajoutant « ce n’est pas une nouveauté puisque le concept a été essayé à plusieurs occasions. La dernière opération, très visible médiatiquement, a été lancée début 2014 par la précédente ministre de l’Intérieur Joëlle Milquet avec son homologue français Manuel Valls, le long de la frontière en face de Roubaix, et pour des raisons de criminalité envahissante. » Il n’y a donc pour l’instant, rien de concret et personne ne sait quand elles seront réellement mises en place.

Samedi, une réunion des ministres de l’Intérieur et des Transports de l’UE doit avoir lieu à Paris pour voir si on peut améliorer la sécurité dans les trains et les mesures de contrôle. Que va-t-il sortir de cette énième réunion ? De nouvelles déclarations ou des mesures concrètes ? Loïc Lecouplier, lui, martèle : « il faut de la volonté et du sérieux dans le suivi des mesures prises », rappelant que : « rien ne remplacera l’attention et l’engagement humain. On ne règlera pas tout avec des techniques. » On peut ajouter que certains spécialistes sont également sceptiques sur le maintien de l’opération Sentinelle. Un consensus franco-belge se dégage : le « tout-surveillance » de terrain n’est pas une solution viable et on doit effectuer un travail de fond. L’incertitude reste autour de la mise en place de patrouilles mixtes dans les Thalys. D’ici quelques semaines, l’émotion retombée, on aura sans doute oublié la question de la sécurité des trains avant qu’un nouvel attentat (on ne l’espère pas) nous ramène une fois de plus à la réalité : le terrorisme va faire partie de nos vies pour plusieurs années !

[1] Ils sont encore une centaine dans les rues, contre 250 au départ. Pour se faire une idée du rapport de la société belge à son armée, relire cet article : http://la-nouvelle-gazette.fr/belgique-pourquoi-le-remplacement-des-f-16-est-il-un-dossier-si-important-pour-lavenir-de-la-defense-belge/14565